Genres littéraires et discursifs : première « approche ».

La question du genre d’un écrit (littéraire ou discursif) se pose à la lecture et à l’identification de chaque texte, voire de nombre de prestations orales.

En effet, la communication d’une annonce de mariage, d’une information politique,  l’édiction d’un texte de loi, se sont très vite différenciées. Selon l’émetteur, selon la validité du message et sa durée, selon les récepteurs visés. Le « message1 » est alors « formé » (ou « informé », mis en forme) selon les destinataires visés, en fonction de codes sociaux. Mais ces derniers, bien qu’historiques, peuvent comporter des constantes qui transcendent les aléas historiques, parce qu’elles relèvent des modes discursifs. Par exemple, quelles que soient la civilisation ou l’époque, le narratif reste distinct de la poésie et du discours législatif.

Si l’on adopte une perspective discursive, celle du « faire » de l’émetteur, les genres seraient les suivants : raconter, édicter, représenter, débattre, jouer sur le langage, … à savoir le narratif, l’épidictique, le théâtre, le débat, la poésie. Mais cette énumération n’est pas limitative, ni complète. Toutefois, nous prendrons comme point de départ ces perspectives discursives, somme toute traditionnelles.

1. Le narratif

Si raconter est l’un des principaux usages de la communication entre humains, en visant au-delà de l’immédiat, elle a pris des formes diverses dont certaines, socialisées, ont pu constituer ce que la critique nomme « l’horizon d’attente » du lecteur.

Du point de vue linguistique, le texte narratif relève du récit : emploi des temps du passé, troisième personne, …

Le narratif est aussi évaluable quant à sa véracité proclamée, ou niée.

1.1. Les textes « fondateurs »

Les textes « fondateurs » sont, comme la Bible, des récits à valeur principalement symbolique. Leur véracité, affirmée, est le fruit d’une herméneutique (souvent encadrée). Outre la Bible, il faut compter la Bagavad-Gita, les sagas nordiques, … Leur valeur symbolique fait qu’ils ne se lisent que rarement comme des récits. Le sens littéral est important, certes, mais pour fonder l’interprétation, l’exégèse.

1.2. Les épopées et légendes

Fondées sur un ou des faits existants, parfois ténus, les épopées et légendes font intervenir des « héros », personnages hors du commun, souvent stylisés par le récit : le rusé Ulysse, le bouillant Achille.

1.3. Le roman

Le mot « roman » désigne à l’origine (le moyen-âge français) les écrits en langue romane, le latin étant la langue de culture et du droit. De ce fait, le roman français est resté plastique car peu régulé. Il s’agit de récit en prose, de longueur variable mais généralement importante, comportant une intrigue au moins, avec des personnages multiples. Le roman du XIXe siècle se distingue aussi par les descriptions qui l’agrémentent.

Le roman a certes existé bien avant le XIXe siècle. Qu’il s’agisse du roman « alexandrin » ou de son adaptation latine. Ces sources donneront lieu à des écrits de plus en plus élaborés, du Roman de Renart à La Princesse de Clèves.

1.4. Formes narratives brèves

Il est coutumier de distinguer les formes narratives brèves du roman, depuis le XIXe siècle. Mais la brièveté n’est pas en soi un critère suffisant, et elle reste peu définie : il est des nouvelles d’une centaine de pages, et des romans d’une longueur équivalente.

1.4.1. Le fabliau

De tradition orale, anonyme, le fabliau médiéval est un récit de fiction, bref, le plus souvent de teneur réaliste, parfois à valeur apologétique explicite. Les fabliaux les plus célèbres ont été transcrits dès l’invention de l’imprimerie.

1.4.2. Le conte

Récit de fiction, le conte comporte des éléments de merveilleux et des invariants structurels, mis à jour par Wladimir Propp, dans sa Morphologie du conte. Anonymes et de tradition orale, les contes nous sont parvenus par le biais de recueils écrits (Perrault, Andersen, Grimm, …). Mais conte et nouvelle ne seront distingués qu’à la fin du XIXe siècle, et encore. Maupassantintitule Contes de la bécasseun recueil de nouvelles « réalistes ».

1.4.3. La nouvelle

La nouvelle est, depuis le XIXe siècle où on l’a voulue définir, un récit de fiction bref, avec peu de personnages, et une intrigue resserrée (une « tranche de vie »), écrite par un auteur identifié, sans éléments de merveilleux – même dans le cas des nouvelles qui relèvent du fantastique. Toutefois, le critère de brièveté n’est pas le plus pertinent : entre Le Horla de Maupassant, considéré comme nouvelle, et Moderato cantabile de Duras, considéré comme roman, la « longueur » est comparable, les personnages peu nombreux, l’intrigue resserrée.

De même, le conte réaliste peut s’apparenter à la nouvelle. L’exemple des Contes de la bécasse a déjà été cité. Mais que penser de l’Heptameron, de Marguerite de Navarre ? ou des Cent nouvelles nouvelles de Baïf ?

Il conviendra donc de distinguer la nouvelle du conte et du roman. Par rapport au conte, la nouvelle ne comporte pas d’éléments de merveilleux, ni d’invariant structural2. Elle a aussi un auteur identifié. Par rapport au roman, elle a une intrigue plus resserrée, et peu de personnages.

2. Le texte d’idées

Les études scolaires en France distinguent « l’argumentatif » comme genre, pour agréger des textes et œuvres fort différents : de l’apologue à l’essai, du portait satirique à la démonstration, …

Cette apparente incohérence tient, semble-t-il, à ce que ces textes et œuvres ne peuvent s’examinent principalement pour leur style ou pour la rhétorique, mais pour les idées qu’ils promeuvent ou combattent. Or l’enseignement du français, et des Lettres, a déserté depuis des années la question des idées, voire du sens3, malgré les Bulletins Officiels.

2.1. Juridique

Les textes juridiques sont parmi les plus anciens (voir le code d’Hammourabi). Ils comprennent les lois, décrets, règlements, … qui obéissent à des règles de cohérence (ce qui multiplie les références entre eux), qui visent à la plus grande durabilité, mais sont éminemment interprétables (d’où la jurisprudence), malgré leur objectif de clarté.

La transcription écrite de plaidoiries ou de réquisitoires4 relève aussi du juridique. On pourrait leur adjoindre certains argumentaires des débats parlementaires (du temps où il en existait), avec des auteurs comme Danton, Mirabeau, Condorcet, Hugo…

2.2. Didactique

Provenant du grec « didaskô », j’enseigne, le texte didactique transmet de l’information, principalement. Un manuel scolaire, un manuel technique, un livre de cuisine, un cours écrit, … ont vocation à transmettre un savoir, voire un savoir-faire. Ce qui engendre des contraintes rhétoriques. Les périodiques d’information scientifique et technique sont dans ce cas également. Comme les encyclopédies (papier ou électroniques).

Le lecteur doit faire un effort particulier pour « s’approprier » le savoir qui lui est présenté. Et pour développer une compétence nouvelle.

2.3. Débat

Le débat est une confrontation d’idées entre deux interlocuteurs (le plus souvent), qui ont des positions différentes. Le lecteur ou l’auditeur (voire spectateur) se forge son opinion en fonction des arguments exprimés, et de ses propres convictions (qui peuvent lui faire prendre parti pour un des « débatteurs »).

Sous la forme écrite, on ne saurait ignorer Platon, rendant compte des débats de Socrate, et montrant la maïeutique à l’œuvre. S’il était d’usage d’étudier dans le secondaire Le neveu de Rameau, de Diderot, c’est maintenant La controverse de Valladolid, de J.C. Carrière qui tient la corde.

2.4. Essai

Le genre de l'essai a semble-t-il été initié par Montaigne. Un auteur énonce et argumente ses idées sur des sujets divers.

2.5. Apologue

Le genre apologétique a été brillamment illustré par Jean de La Fontaine, dans ses Fables, au point d’éclipser les autres productions, et de devenir un référence majeure en France. Un apologue comprend une fable (un récit de fiction) et une moralité5, le plus souvent explicite. C’est un genre mixte et instable : le récit (la fable) débouche sur la moralité, qui l’informe récursivement. La fable ne prend de sens qu’avec la moralité : elle est en somme un pré-texte, malgré sa cohérence.

2.6. Maximes

Les maximes et proverbes sont des énoncés courts, de portée générale, à valeur tantôt morale, tantôt de constat. La différence entre maximes et proverbes tient surtout à ce que les seconds sont anonymes et non datés. La forme en est plus mnémotechnique, et figée.

2.7. Portraits

Au XVIIe siècle le portait satirique ou polémique se répand, dans une société de cour marquée par la promiscuité. Les « mémoires » croquent des contemporains, tandis que les Caractères de La Bruyère visent des défauts humains largement répandus.

La rubrique "prise de bec" du Canard Enchaîné poursuit la tradition du portrait polémique et satirique, chaque semaine.

3. La représentation

  La tradition scolaire a longtemps limité son champ d'étude au théâtre, pour ce qui concerne la représentation. Si l'on s'en tient au texte représenté devant un public réuni pour la circonstance, texte porté par des acteurs qui le jouent, le théâtre mais aussi l'opéra, le cinéma, et les fictions télévisées, relèvent de l'art de la représentation. Toutefois l'on doit garder à l'esprit que le théâtre peut se lire, indépendamment de la représentation.

3.1. Théâtre

 Depuis Aristote, on distingue deux genres majeurs, la comédie et la tragédie, auxquelles s'est ajoutée le drame, genre mixte. Le XXe siècle a vu, en France, une remise en question des conventions théâtrales, avec des fortunes diverses.

 3.1.1. Tragédie et comédie se distinguent ainsi, dans la conception aristotélicienne.

critères

Comédie

Tragédie

intrigue

Issue heureuse1

Issue fatale

Motifs de l'intrigue apparente

Conflit sentimental

Conflit de valeurs

Personnages

Ordinaires ou triviaux

D'exception (héros, rois, …)

Personnages spécifiques

Le valet de comédie

Le confident

Niveau de langue

Courant ou trivial (et prose)

Soutenu (et vers alexandrins)

Usage du « haut langage2 »JeuAssez mobilestatiqueAccessoiresmentionnésRares

Fonction cathartiqueInstruire et plaire : fonction moralePurger les passions violentes en inspirant la terreur

3.1.2. Le Drame

Le drame fut un genre mixte, prôné par Diderot (le drame bourgeois) et par les romantiques (le drame romantique, théorisé et appliqué par Hugo). La mère coupable, de Beaumarchais, illustre le premier, et les œuvres de Hugo illustrent le second : Ruy Blas,par exemple (l'italique gras, dans le tableau précédent, correspond à Ruy Blas et montre la mixité du drame).

3.1.3. Mélodrame et théâtre de boulevard.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle se développe le mélodrame, dans des pièces où une victime innocente subit un sort fatal de la part de « méchants ». Parallèlement le théâtre de boulevard (qui n'était pas joué en centre-ville) propose une forme de comédie où domine le trio adultérin : la femme, l'amant, le mari. Si ces deux formes n(ont pas laissé de chefs d'oeuvres impérissables, Eugène Labiche et Sacha Guitry se sont illustrés dans le théâtre de boulevard, qui a encore du succès.

3.1.4. Les tendances du XXe siècle.

Le traumatisme de la première guerre mondiale (1914-1918) et de la révolution bolchevique qui lui est liée recompose le paysage des arts et lettres, notamment pour le théâtre. L'irruption du cinéma parlant sera également source de remises en cause.

Pendant que le théâtre de boulevard poursuit son succès auprès du public, des dramaturges tentent de réhabiliter la tragédie antique en l'adaptant : Anouilh, Giraudoux, Sartre, pour les plus connus. Le théâtre d'idées se développe aussi, avec les œuvres de Genet, Brecht, Camus, Sartre, …

Mais la remise en cause du théâtre traditionnel aboutit au théâtre de l'absurde (Jarry, Beckett, …), voire à l'antithéâtre (Ionesco, La Cantatrice chauve).

3.2. Cinéma et télévision.

Le cinéma et la télévision relèvent aussi de la représentation et de la mise en scène d'un texte joué par des acteurs. C'est évident pour les films, depuis que le cinéma est parlant.

3.2.1. Cinéma et films télévisuels.

Il n'y a pas lieu de distinguer ces deux types de productions, sinon par leur mode de diffusion (et encore, puisque les productions cinématographiques sont diffusées à la télévision).

Le film s'est rapidement distingué du théâtre par l'importance des décors, du montage et du tournage (la prise de vue). Ainsi, le synopsis d'un film diffère profondément du texte d'une pièce de théâtre : document technique peu lisible en soi, il comporte des prescriptions de mise en scène à plus de cinquante pour cent (et les dialoguistes de talent se sont raréfiés). Toutefois, les grands réalisateurs sont plus proches des grands romanciers que des dramaturges : ils produisent une représentation du monde (Fellini, Kubrik, Lars von Trier, etc.).

3.2.2. Télévision.

Pour ce qui est de la télévision autoproclamée le « huitième art » (le septième étant le cinéma), l'évaluation du ou des genres ne peut qu'être cruelle. La plupart des productions télévisuelles sont de mauvais recyclages ou adaptations d'autres formes existantes par ailleurs. La seule originalité est la production de feuilletons, ou « séries »(sic). Et ce qu'un abus de langage3 nomme « télé-réalité » ne se revendique pas comme création, ni comme genre télévisuel.

4. La poésie

La poésie se caractérise par l'usage massif, voire primordial, de la fonction esthétique du langage, tant au plan du signifiant (jeux sur les sonorités) que du signifié (figures de styles). Le texte poétique est clos, donc autonome : il peut se lire sans contexte.

4.1. Poésie

On distingue actuellement les poèmes en vers, en vers libre et en prose. Les vers riment entre eux, par paires. Les vers libres ne riment pas, en général. Le poème en prose se distingue d'autres textes en prose par sa clôture et son autonomie, et par son usage de la fonction esthétique du langage (voir Francis Ponge, Le parti pris des choses).

On distingue aussi, pour les poèmes en vers, ceux à forme fixe (sonnet, rondeau, ode, ballade) et ceux à forme libre. Mais les textes versifiés ne sont pas nécessairement des poèmes : épopées, fables (de La Fontaine), tragédies, etc. 

4.2.Chanson

La proximité entre chanson et poésie est indéniable. Historiquement : la déclamation de poèmes était accompagnée musicalement, dès l'antiquité grecque. Les textes des chansons sont le plus souvent rimés et rythmés selon des codes métriques.

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1- Le terme de « message » relève de la linguistique et n’a rien à voir avec l’usage publicitaire.

2- Les nouvelles comportent toutefois souvent une « chute ».

3- C’est ainsi que plusieurs années durant, il a été demandé aux élèves de première S de travailler sur les Confessions, de Rousseau, ouvrage autobiographique, au lieu du Contrat social ou de la Nouvelle Héloïse.

4- Les étudiants de Lettres Classiques connaissent Cicéron ou Démosthène.

5- Et non une morale. La morale relève de la science du bien et du mal, alors qu’une moralité est la leçon générale que l’on peut tirer d’un récit, d’un fait : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » (Le Loup et l’Agneau) est un constat général, mais immoral, voire cynique.

1- Les « comédies sérieuses » de Molière ne correspondent pas à ce critère, ou très partiellement : Dom Juan, Le Tartuffe, le Misanthrope, ...

2- Par exemple, « hymen » ou « hyménée » pour « mariage ».

3 - Les émissions de « télé-réalité » sont en fait scénarisées, au point que des participants ont pu être considérés par les tribunaux comme des intermittents du spectacle à rémunérer.